L’extraordinaire visite de Léa

Léa était l’élue. Premier être humain à rencontrer les « Visiteurs » lors d’une visite extraordinaire.
On les prenait pour de simples objets, mannequins pour vitrines de magasins. Sortis des greniers, des caves ou de maisons abandonnées, les « Visiteurs » s’aventurent dans notre univers. Bienveillants et dotés de pouvoirs d’exception, ils aspirent à comprendre l’être humain dans toute sa complexité. Histoire d’une première rencontre… Elle s’appelle Léa.

Le pouvoir des femmes
Ce jour-là, la télévision était restée allumée dans l’atelier de l’artiste-peintre dont les Visiteurs occupaient la maison. « L’homme qui aimait les femmes », un film de François Truffaut, passait à l’écran. En noir est blanc. « Les jambes des femmes sont des compas qui arpentent le globe terrestre en tous sens, lui donnant son équilibre et son harmonie… » affirmait-il. Des compas pour piquer la curiosité. Avides de comprendre ce pouvoir féminin, les Visiteurs ont aussitôt invité une jeune femme aux longues jambes, à venir les rencontrer.

Avec impatience et prudence
C’était l’élue. Elle s’appelait Léa Petitspois comme il existe des Amélie Poulain ou des Blanche Neige. Les Visiteurs l’attendaient avec une impatience qu’ils peinaient à dissimuler. A l’annonce de son arrivée, certains d’entre-eux ont d’ailleurs couru aux fenêtres dans une joyeuse agitation. D’autres allaient à sa rencontre où sortaient sur le perron. Ils ne s’étaient pas trompés. Comme le disait le film, « ses longues jambes étaient bien comme des compas, capables de faire tourner le monde et… les têtes. »

Pressés de faire sa connaissance, les plus frileux ont rapidement chassé leurs peurs. Ils ont vite compris que leur invitée s’employait, elle aussi, à faciliter ce premier contact. Elle avait besoin d’être rassurée et bien accueillie. Elle dépassait ses appréhensions et n’hésitait pas à faire un pas ou un geste chaleureux en direction de chacun. Léa se rendit compte rapidement que ce comité d’accueil était principalement formé de femmes. Pour les Visiteurs, l’opportunité de passer du temps avec un être humain s’offrait à enfin…

Elle les surprenait déjà
Plus distants et d’apparence impassibles, les hommes attendaient à l’étage. Les longues jambes de Léa avalèrent l’escalier et sa spirale vers l’inconnu. Les marches en vieux bois craquaient un peu. Elles conduisaient à l’atelier où les Visiteurs avaient décidé de se regrouper autour d’elle. Ils étaient curieux comme des abeilles autour d’une fleur. Au bout de sa taille mannequin, les longs cheveux noirs de Léa captaient d’autant plus la curiosité qu’elle les faisait tournoyer au milieu d’eux. Elle les surprenait déjà.

L’atelier d’artiste sentait les odeurs de peintures fraiches. Au milieu des tableaux et des miroirs, Léa s’était d’abord assise face à ses hôtes. Paisible et bienveillante, elle justifiait sans effort, le fait d’avoir été choisie pour répondre à ces êtres d’un autre monde.

Sensuelle et raffinée
Face à un grand miroir, elle les laissait l’observer. Elle croisait et décroisait ses jambes et les Visiteurs comprenaient pourquoi ses « compas » là pouvaient « arpenter le globe terrestre en tous sens, lui donnant son harmonie et son équilibre. »
Léa portait des collants noirs, sensuels et raffinés. Elle avait l’art de paraître mais pas seulement. Elle possédait bien des jambes « magiques » mais son esprit et son sens du contact faisaient merveille.

Les femmes plus curieuses
Les échanges se faisaient par télépathie. Léa savait ce que les Visiteurs attendaient d’elle. Elle se prêtait donc volontiers à leur curiosité. Très vite, elle comprit aussi que les femmes témoignaient beaucoup plus d’attention que les hommes à son égard. Ainsi, les impressions des premières minutes se confirmaient-elles. Les hommes se tenaient toujours en retrait. Ils semblaient moins impliqués mais Léa n’avait pas encore tout vu…

Oui, ses jambes captaient les regards. Debout sur une chaise, Léa étaient plus que jamais, la reine de la fête et de ce moment hors du temps. Elle se sentait adoptée par ces « Visiteurs » d’un autre monde et l’inverse était vrai également. Pour chacun, la rencontre dépassait toutes les espérances. Donner… Recevoir. Plus que jamais, la formule prenait un sens.

Les plus hardis…
L’un après l’autre, les Visiteurs ont pu s’approcher. L’observer de près, la toucher, apprendre d’elle. Les plus hardis sont allés se serrer contre elle. Ils ont senti battre son cœur et mesuré combien son humanité s’accompagnait de gentillesse et de tendresse. C’était bien l’enseignement majeur de cette rencontre. A l’image de Léa, les êtres humains n’étaient pas tous à redouter. Ils savaient donc s’approcher des valeurs et de la bienveillance dont les Visiteurs étaient habités. C’était une belle promesse.

Les hommes l’observaient
Ici, le temps et l’espace ne commandaient plus plus rien. Tout paraissait suspendu. Léa sentait combien ses repères lui échappaient doucement et inexorablement. Les minutes avaient peut être duré des heures lorsqu’elle fut conviée à redescendre l’escalier. Que lui réservait cette invitation à laquelle les femmes ne semblaient pas s’associer ? Cette fois, les hommes l’observaient plus attentivement.

Emportée, transportée par ce monde fantastique qui s’ouvrait à elle, Léa se laissait guider en totale confiance. Elle ne fut pas troublée par les statures massives des hommes qu’elle croisa dans l’escalier. Ils se plantaient devant elle comme des gardiens attentifs. Du regard, ils lui indiquaient la direction à suivre et elle se sentait presque téléguidée. Si sécurisant, ce regard avait aussi une autre vertu. Il l’emportait progressivement dans le sommeil.

De marche en marche
Les hommes se tenaient immobiles. Eux aussi fixaient ses jambes mais sans exprimer cette convoitise qu’affichaient certains êtres humains qui la considéraient comme une proie. Elle connaissait bien ces regards et savaient mesurer la différence. Ceux des Visiteurs n’étaient pas ceux des prédateurs.
De marche en marche, Léa plongeait dans ses pensées. Au pied de l’escalier, emportée par le pouvoir hypnotique de ses gardiens, elle s’abandonna à un profond sommeil.

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Léa s’était couchée au sol. Sans connaissance, plongée dans ce profond sommeil et dans une nébuleuse, elle reposait dans le silence. Les Visiteurs avaient choisi de l’endormir pour mieux la comprendre, mieux saisir ses aspirations, ses joies, ses peines… Ils avaient ce pouvoir de télépathie et d’apprendre du sommeil des êtres humains. Rien de cette première rencontre avec un être humain n’allait leur échapper. Peu à peu, Léa reprit ses esprit dans une délicieuse sensation de bien être.







Tombés de ses rêves
Au réveil, Léa fut un peu troublée. Elle découvrit autour d’elle les pièces d’un mannequin désarticulé. Une tête, une jambe… Peut-être étaient-ils tombés de ses rêves ? Elle n’eut jamais l’explication mais elle avait voyagé si haut, si loin…
Elle avait recouvré ses esprits lorsque la femme au chapeau s’approcha d’elle. Son message était simple. La rencontre devait simplement prendre fin.

Une émotion jubilatoire
C’était une émotion joyeuse, presque jubilatoire qui présidait l’heure des adieux. Chacun semblait habité de l’autre ce qui rendait plus difficile cette indispensable séparation. Léa savait que sa vie ne serait jamais plus comme avant. Elle ne pouvait pas dire pourquoi mais elle le savait.
La joie d’avoir fait connaissance était réciproque et partagée. La peur de la différence avait disparu. Elle avait fait place nette au plaisir de s’ouvrir à l’autre et à des horizons nouveaux. Les Visiteurs se montraient ravis de leur première vraie rencontre avec un être humain. Léa, l’ambassadrice au visage masqué, ignorait à quel point sa délicatesse et son charme avaient opéré. Elle avait donné envie aux Visiteurs de faire d’autres rencontres et d’aller vers d’autres aventures.

Léa avait tourné les talons en promettant que: « jamais, elle ne dirait mot de cette rencontre extraordinaire. »
En la regardant partir, les Visiteurs ne doutaient pas un instant qu’elle tiendrait promesse. Léa s’en allait et le monde s’offrait à à la grâce de ses compas.
Elle ne marchait pas. Elle volait.
Textes et photos Philippe Péron avec la belle collaboration de Léa Vétal.
